Eric Prémel raconte

le 18 février 2008,

à la Cave Poésie de Toulouse


« C’est rien de le dire, mais poésie peut se dire aussi peauésie… Non pas une balle dans la peau, encorps que, mais l’avoir dans la peau, la poésie, c’est tout autre chose, à y laisser sa peau, affaire d’urgence, ou de nécessité, et de plaisir et d’ivresse. Prenons, tiens, une peau, qui ose et dit, ce serait de la peau-osée dite.

C’est ce que fait Benoît. De la proésie vasculaire, cardio, cérébrale, et tripale. Et si le lecteur croit que l’on tourne autour du pot en commençant ainsi, il se trompe. La peau c’est donc le corps. Le corps à corps avec le langage. Le bouche à bouche existentiel pour rattraper les âmes qui foutent le camp sans crier gare. Se disant, l’homme poète, il dit ! Avec la voix, les bras et les mains, et le corps.


Ici, il y en a trois de corps. Trois corps avec du cœur, et le cœur est à l’ouvrage. Ils mettent la poésie sur le métier, comme on dit de l’ouvrage, et ils l’ouvragent la poésie, sans vergogne. Ils la gravissent, la font grincer, planer, suinter, crisser, maudire, panteler. Ils sont contre la traite des mots, pour leur libération anarchique. La gouaille, c’est l’art du partage des mélodies du drame et de la solitude, de la comédie de la mort. Gouailler dans la grâce. C’est ce qu’ils font, pourrait-on dire aussi. Mais pas seulement.
Certains disent que la poésie c’est le gravas de la vie. D’autres que, non, c’est la caillasse des forçats. Une pente ? Un paysage ? Un combat de rue ? Une issue ? Qui le sait ? Eux cherchent, et trouvent.
Et trouvant, ils cherchent encore.


Hélène, Benoît, Pascal sont sur scène pour poursuivre ce que certains ont commencé au côté de Lautréamont, d’autres d’Arthaud, d’autres de Kerouac, d’autres de Tom Waits, d’autres de Gatti, d’autres du slam, parce qu’il n’y a aucune raison de laisser tomber, aucune raison objective d’arrêter de dire, de faire, de jouer à pile ou face avec la vie précaire et les lendemains dont il est inutile de s’inquiéter de savoir s’ils chanteront ou non, aucune raison politique de ne pas creuser des sillons sur les places publiques, dans la cité, dans la chair inconsciemment exténuée de nos existences quotidiennes blasées et repues.


L’un est le Haut Parleur de ce qui doit être énoncé et porté debout à bout de bras et de langue, sur les épaules et dans les reins, c’est lui qui a les textes, les siens, comme des empreintes indélébiles. Il a de la gueule, celle du vouloir clamer pour ne pas clamser, aurait dit Vian.


A coté de lui, il y a Hélène. Tout lui convient pour partir de chaque poussière, chaque rencontre, chaque jour, chaque chagrin, chaque doute, chaque traces, chaque nouvelle insupportable de la radio, partir de ce qui diverge ou converge, mentalement ou physiquement, pour créer une symphonie ininterrompue du Monde, de ses grandes et petites heures. Hélène est une échappée belle de toutes mesures, et de toutes logiques musicales. Elle créée des opéras sonores et fabrique une zone libre. Sa zone franche de l’écoute. Le bruit, le vacarme, les refrains crétins, l’ouverture, les styles, les genres, les époques, tout lui sert à la fois de mémoire et à la fois d’alphabet pour des vocabulaires musicaux qu’elle peint dans l’espace. Elle chevauche quand elle joue, elle drague le lit des fleuves, elle brouille la mystique avec n’importe quel tuyau de plastique branché à son ordinateur, jusqu’à ce qu’avec une délicatesse presque timide, recroquevillée au ralenti sur un tabouret, elle laisse filer jusqu’à nos oreilles, le prélude contemporain de la fin du monde.


Le dernier larron est un pierrot lunaire moderne, un batteur.

De battre mon cœur s’est arrêté, lui va bien. Il bat la mesure du temps. Ce batteur là est bateleur dans sa manière d’être en suspension, de sauter sur l’occasion avec discrétion, précision, émotion, tension et surtout attention. Il égrène à la main, il est au fond de sa mine et creuse pour faire lumière. Question de peau encore une fois. Celle de ses fûts. Celle de ses pieds, et celle de ses paupières agrandies. Il a la goutte à goutte de la rythmique improvisée entre les doigts, dans un soupçon étrange d’attention hospitalière.

Des tapeurs de caisses, claires ou non, il y en a, des tas, qui dans le jazz ou le rock, qui dans le blues ou le musette, … lui est ailleurs. Gavroche. Il prend place dans le bus sans ligne de ceux qui offrent ce qu’ils savent, ce qu’ils sentent, ce qu’ils espèrent, ce qu’ils sont au fond d’eux-mêmes, avec l’humilité des grands.

Voilà la poésie de ce trio.
Chercher est une philosophie devenue rare, tant sont nombreux ceux qui disent savoir et avoir trouvé. Avoir et trouver ne vont pas ensemble. C’est un vol.
N’appartenir qu’à ce que l’on trouve, et en faire le partage.

Comme le tout premier geste d’humanité.

C’est ça l’art. Rien d’autre.

Et eux ?

Eux, ça va.
Ils sont 3. Ils vont.
Ils tentent de vivre, parce que les vents se sont levés depuis un bail.
Ils offrent.

Et n’est-ce pas là tout l’essentiel ?"

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